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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 20:30

Extraits d'un ouvrage collectif de nouvelles sur le thème «la traversée» (Collection « La maison bleue », Edimark-SAS-éditions 2012)

 



De qui se moque-t-on ? 

De qui se moque-t-on?
Comment affirmer que je cours?
Comment oser supposer que je cours?
Je n'ai jamais couru. Jamais. Je ne courrai jamais. Ce n'est pas dans ma nature, ni de mon passé ni de mon futur. Je vais à mon rythme c'est tout. Je ne suis jamais pressé, voyez-vous. Jamais en retard, jamais en avance. Je marche, jamais ne devance. D'aussi loin que je me souvienne de moi-même, j'ai marché. Là est mon unique destin. C'est ainsi et n'en ai nul chagrin. Changer de cadence, modifier la mesure, rompre le mouvement, ces écarts me sont étrangers. Personne pour m'y obliger. Jamais d'arythmie qui blesserait mon harmonie. 
Ma traversée foule les éternités.
Mes origines? Qu'importe! Je suis. L'essentiel est là. Alors, courir? De qui se moque-t-on?
Je ne joue pas à cligne-musette. Je ne triche jamais. Je suis, je marche, j'avance. Avant moi rien. 
Je suis le moins, je suis le plus, qui traverse inexorablement.
Je ne fus jamais seul. Je me souviens, ô c'est vieux, près de moi, c'était une existence fantôme mais qui de l'œuf? Qui de la poule?
Présence indubitable, infaillible réalité... ce fut l'énergie primordiale, la force masquée à l'état pur, l'incontestable début.
A n'en pas douter, nos origines se confondent, nous avions cheminé de concert mais, quand même si elle était là, c'était grâce à moi car sans moi, rien.
Je continuais ma route tandis que ton aspect changeait.
Énergie primordiale, à la longue éprouvas-tu lassitude, fatigue, envie de vivre autrement? Tu te laissas aller à l'indolence, ton moteur ralentit et tu te mis à refroidir. Mais point d'amertume, ce fut une chance, ce fut ta chance. L'extension te saisit à bras le corps. Stratagème découvreur, tu te décomposas pour te recomposer. Prestidigitation, construction : de ton être, enfin, fut l'entrée en matière. J'étais à tes côtés. Ma traversée t'accompagnera désormais sans cesse. Je reconnais bien volontiers que tu n'abusas pas de ma présence. Ton expansion subite, si vite se réalisa que la vertigineuse lumière, tu parvins à la dépasser. Pour un peu ce fut fait accompli sauf que sans moi rien ne s'accomplit.
Ce fut alors l'intense libération d'inconnus qui jusque là vivaient tranquilles, heureux, massés en toi, sans corps, incognito, en ton sein, fabuleuse énergie primordiale. Contre ton refroidissement il fallut s'unir, se blottir les uns contre les autres, se compresser au plus opaque, se défendre. 
De ces contacts étranges, de cette promiscuité, sorte de premier amour aveugle, naquirent des enfants à ne savoir qu'en faire, progénitures grouillantes en masses entrelacées et tournoyant sans retenue en cette première guinguette de l'univers.
Et de s'envoler en farandoles extravagantes, de s'engloutir en des chemins impénétrables, de se lancer dans des circuits de forcenés, de se bousculer en chevaliers de sauvagerie, s'agréger enfin formes invisibles à formes invisibles, puis de matière à matière s'allongeant tel un textile magique qui chercherait à chevaucher les bornes de l'Ensemble. L'atome conquérait, assujettissait. L'atome dominait, et moi je traversais le royaume dont j'étais le premier matériau. Gravitation avec gravité, matière tu me dois tout.

Je t'ai regardé te façonner, te sculpter en galaxies, en étoiles, en nébuleuse solaire, en cocons secrets. Gaz, j'ai suivi vos cavalcades fantastiques, vos excentriques transformations, j'en ai vu devenir eau. Grâce à moi, irréductible progression, trépidation des molécules, collisions surchauffées, disques de fusion gluante, absorptions en vos fonds noirs, prises de volumes sous l'injonction de la gravitation et vos obéissances sous le fouet de la rotation.
Alliance primordiale, grâce à moi, hier, aujourd'hui et demain. Éternels mitraillages déchainés de vos faces étoilées.

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Published by erasme
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